Daniel Leduc,      le poème, à l’écoute du monde 

Les « mots » pour Daniel Leduc sont des « matières à délivrer ». Déjà porteurs d’un sens, ils recèlent le minerai précieux, écrin d’invisible qu’il faut rendre au visible. S’ils n’ont pas de sens univoque, ils font toujours référence aux choses que nous désignons comme telles. L’arbre reste un arbre, la terre demeure la terre, et ainsi de suite, chaque mot offre de l‘épaisseur au poème et renvoie à notre expérience intime avec le monde. C’est pourquoi l’inspiration de Daniel Leduc ne cesse de s’abreuver à la source du monde, — et s’il transgresse parfois le sens initial d’un mot, ce n’est que pour ouvrir un horizon de questionnement.
 
Choisir un mot
  est-ce choisir un chemin
Une direction, un sens plutôt qu’un autre
par ses lettres
tissées,
par les sons qu’ils diffusent,
le mot appartient en propre
à la nature des choses —
non à l’homme
qui l’entretient.
 
Il est
au même titre
que le vent
l’oiseau
où l’arbre qui s’élève 

ou encore :  

Mot à mot s’inscrit le monde
sur le livre des pensées.
l’enfance fait l’arbre
qui pousse dans la lumière ;
elle ne voit ni les feuilles
ni le vent qui l’habite ;
elle est ce vent, ces feuilles -
ces branches au bout desquelles
les horizons palpitent ; elle est
ce vent
Mot à mot s’épèlent
les astres dans le ciel,
Leurs mouvements conjoints et multiples,
subit(t)s, contradictoires.
L’enfance est la vieillesse de l’aube
Comme l’univers,
elle est ce mot
imprononçable.
                                                  "Partage de la parole"

Mais si l’arbre demeure l’arbre, — ce serait pourtant me semble-t-il réduire considérablement la poésie de Daniel Leduc que de croire que les choses s’en tiennent là … Les mots portent le poète, et en ce sens on peut dire que le poète est parlé. Poétisé par ce qui le traverse. Il est certes le lieu où s’élabore le poème mais il ne s’appartient pas. Toujours décentré, toujours à la fois dans les choses et hors d’elles, en lui et hors de lui. Le poète n’est pas hors le monde, il est un trait d’union, événement particulier, imaginant des correspondances, révélant l’émotion d‘être ce qu’il est conscient d’être, point, union, point d’interrogation, présence célébrant le mystère de n’être que cela pourtant !
Témoignage constant de notre présence au monde, fut-elle brève, illusoire, en même temps que questionnement et mise en lumière de la fragilité de l’être. De la contingence de l’homme et de son rapport au réel, — de l’homme qui, marqué du sceau de la finitude n’en finit pas de « chanter » le verbe qui l’étreint de temps à autre, tel le vent qui fait fléchir le roseau pensant mais sans le rompre.

extrait de « Partage de la lumière » 

L’Homme
crée
l’Homme
dans sa continuité
d’arbre
pensant  

il s’enracine
dans la pierre
et les chimères
 
dans l’eau des mythes
et le béton
 
il traverse
sa propre
          parole

dénué du sens
de la traduction
 ou croyant être

vérité 
où il n’est
que passage 

L’univers qu’ouvre, ou qu’œuvre le poète n’est jamais clos. Il est ce passage où le poète est embarqué. L’arbre, la matière et la vie, se pensent à travers lui et son regard épouse le sensible pour saisir ce qui n’est, ni pas l’ordre de la vision objective car il se fond dans le visible qui se fait alors voyant, mais plus encore, le voyant n’existe sans doute pas sans le visible qui n’est ni un au-delà, ni une réalité transcendante.
Seul le regard allié à la mer, à l’arbre, à la terre, à la pierre, le pas qui épouse ce qui le soutient, en une communion inexorable, crée du sens et produit le réel, cela dépend bien sûr des interprétations possibles des poèmes de Daniel Leduc.

Et nous lisons dans le recueil :  "Partage de la parole"

Par l’agitation des feuilles
la mémoire s’inscrit  dans le vent
nous sommes                  
dans la virtualité du mot,
chaque fois
que nous regardons l’arbre
le tronc
est cette lettre sur laquelle s’appuiera le sens 

et plus loin, dans le même recueil :

L’arbre
qui demeure
la pensée de la terre

verticalité 

Ainsi
sommes-nous
l’arbre

dans son épaisseur
sa tendreté
sa violente étreinte
avec
                          l’aurore
 
sommes-nous
ces branches
dans l’allure du ciel

cette fluide fixité
aux pieds
des ancêtres

au sommet
du vent 

La terre respire à travers l’arbre. Tout autant que l’arbre pense. Mystérieuse alchimie, conjugaison de la matière et de ce qu’elle fait naître, l’arbre en retient néanmoins l’origine, il en est le déploiement et la continuité, mais aussi et surtout l’hommage. Ainsi sommes-nous l’arbre. Aussi, ce qui naît là-bas, de la vision poétique, n’est pas détaché du réel, qui est inscrit, en tant que possible dévoilement et communion avec ce qui est, mais toujours sur le mode du dérèglement des sens.
Vision, toucher, ouïe se confondent car il s’agit pour le poète de se défaire de sa vision habituelle et d’accorder crédit à ce qui se montre dans l’intuition du monde, à savoir l’indissociabilité entre le sujet et l’objet, et d’approfondir ainsi cette proximité de la vision et du visible et leur mystérieuse réversibilité ; énigmatique et paradoxale réciprocité entre le voyant et visible, source d’une émotion qui vient à naître,  et qui laisse émerger le poème.
Possible résorption du voyant… et à l’image de l’arbre fluide fixité, nous dit le poète est également la source du renaître dans le regard des ancêtres. L’humanisme du poète inclut la dimension temporelle autant que spatiale des choses et du monde.
Et le poète devient poème. Si l’alchimie du vital précède le poème, le poème en est l’écriture et le prolongement. La mémoire et le sol. 

Nous sommes sur la terre
et dedans nous serons
Nous poussons avec les plantes
grandissons par le soleil.
L’eau nous compose
et le feu nous flambe ;
c’est dire
combien nous sommes
les sommes identiques et contraires ;
combien le vent est en nous
qui souffle sur le feu ;
combien le courant
nous tient et nous emporte.
Nous sommes la terre
et la terre nous somme
de respecter son air(e).
"Poétique de la parole"

ou encore :            

         Dans le corps l’univers parle
         au travers d’atomes
         pulsants ; l’univers s’harmonise
         dans des mouvement de
         de soleils et de terre ;
         les instants s’étreignent
         -vie mort-
         en chaque instant ;
         le frémissement des astres
         fait écho dans les fibres,
          les interstices,
          les contrées occultes
          du corps ;
          finitude
          insondable
            
         de toute
          pérennité.
                   extrait de : « Le chemin qui serpentait sous les nuages »

Tout est en gestation, et tout est en correspondance. Tout vibre et tremble d’une vie qui ne se résume pas à l’existence d’un réel extérieur à ce qui l’appréhende. Ni celle d’une perception isolée d’un sujet appréhendant le monde sans y être lui même exposé et objet d’une vision dans laquelle le poète se fait.
C’est pourquoi, si le réel, la terre, l’arbre, la chair sont, « pesants » tout comme les mots qui les nomment, ils ne sont jamais l’autre du poème qui s’évertuerait à les dire. En somme, pas de réel figé une fois pour toutes pour le poète, objectivable et immaléable, de réalité prête à être analysée telle quelle, sinon du moins par la science, mais bien un jeu d’entre les choses muettes qui s’offrent au regard. En ce sens le poète est créateur de sens. L’imagination confond les choses pour instiller la sidération. Le poème est à l’image du monde dont il tire sa substance. Sidéral…
Enrichir l’émotion d’être au monde, et non de vouloir dire obstinément le réel. L’évoquer mais en brouillant les pistes, en déréglant les sens. Je pense à la belle expression de Daniel Leduc dans son dernier recueil « Le chemin qui serpentait sous les nuages » lorsqu’il écrit : Elle paraît voûtée sous un poids d’ombre, image irréductible à toute explication, l’ombre n’a pas de poids mais l’alliance des deux termes renforce évidemment ce qu’il manque à chacun pour donner à l’ombre et à la  nuit, son épaisseur existentielle.

N’avez-vous jamais entendu
certaines nuits
le feulement des étoiles
ou bien le crissement anatomique des dunes ?
ou celui moins strident de la forêt qui sombre
n’avez-vous pas perçu le couchant dans l’aube
et l’aurore dans le soir ?
peut-être vous-êtes vous couché (e)
dans la parole
ainsi qu’on se couche
sur le monde
"Poétique de la parole" 

Ailleurs Daniel Leduc écrit : « Sur le toit d’une bergeronnette  chante la gouache qui s‘étire dans la moisson du ciel… » « chante la gouache » nous dit-il, d’une gouache qui vient peindre le ciel, peinture qui renvoie à l’enfance,  émerveillée de jouer avec les couleurs du monde sur sa palette, simplicité du vivre, bergeronnette, le monde penché sur un simple toit, entre terre et ciel.
Hommage à l’enfance et à l’’intériorité paisible d’être en communion avec un temps suspendu dans l’image où tout circule avec fluidité comme un nageur porté par le cours des choses, lui-même illuminant ce qu’il touche du regard.
Tout est écho possible pour le poète qui transfigure les multiples visages du réel. Tout dit l’écho et l’écho devient l’écho de lui-même. L’écho s’abîme dans la voix qui le porte dans la lumière. Invitation à rêver le réel, à l’imaginer. L’imagination n’est cependant pas une néantisation du réel, le mode spécifique d’une conscience qui viserait l’irréel à travers le réel, comme pour Sartre, mais elle prend racine dans les choses elles-mêmes. La nature est ainsi magnifiée par l’acte poétique.
Le regard se pose sur le monde et s’étonne de son existence, de son être-là, s’étonne d’habiter quelque chose dont la lumière est aussi bien la sienne que celle des choses. Nous pensons alors à Merleau-Ponty qui, à propos de la peinture, écrit :
« Le peintre vit dans la fascination. Ses actions les plus proches – ces gestes, ces tracés dont il est seul capable, et qui seront pour les autres révélations… il lui semble qu’ils émanent des choses même, comme le dessin des constellations. Entre lui et le visible, les rôles inévitablement s’inversent. C’est pourquoi tant de peintres ont dit que les choses regardent et André Marchand, après Klee : « Dans une forêt, j’ai senti à plusieurs reprises que ce n’était pas moi qui regardais la forêt. J’ai senti, certains jours, que c’étaient des arbres qui me regardaient, qui me parlaient…. Moi j’étais là, écoutant… Je crois que le peintre doit être transpercé par l’univers et non vouloir le transpercer… j’attends d’être intérieurement submergé, enseveli, Je peins peut-être pour surgir. »

Et le poète d’écrire  dans une : « Une source puis une autre »  

Au fond, la nature appartient à l’idée
et l’idée au souffle. Est-ce nécessaire de connaître
pour se planter en soi ? La nature se dénude
à chaque nouveau regard, et se revêt d’espaces
J’appartiens au monde qui transfigure,
à la mer dont émergent les crêtes, au volcan
écumant dans son sommeil,
à la plaine étendue qui songe.
J’appartiens
dans ce qui fuse

 Le visible est voyant, et les choses nous regardent lorsque nous les regardons. C’est là tout le paradoxe, le monde ne peut se dire, mais davantage en vertu de l’impossibilité d’éluder le paradoxe de la vision, de l’homme dans son contact avec le monde extérieur. L’acte poétique, par-delà ou en deçà de toute traduction par les mots ou l’image en général, est l’expression d’une possible réversibilité entre la conscience et le monde, mais aussi le constat d’un partage jamais abouti, toujours en suspens. Enigmatique. Paradoxe qui s’impose au détriment d’une conception systématique et dogmatique du monde, d’une totalisation fermée sur elle-même, interdisant la respiration des choses, et récusant tout inachèvement de principe du réel.

Tout au long de son cheminement (intérieur ou extérieur), l’étonnement poétique est à l’œuvre. Sans explication, livré à l’émotion de se sentir si proche du néant et paradoxalement si proche des choses, le poète s’installe au plus près d’elles, conscient de la difficulté et de les épouser, et si proche de basculer, de disparaître, mais paradoxalement si proche de recouvrer leur densité, l’épaisseur du vivre, que traverse l’inévitable l’émotion, chère à Pierre Reverdy. L’émotion, la racine du poème...
Et l’’humilité naît du paradoxe. Sous la tension même de ce dernier, comme je viens de le souligner, la dimension lyrique s’étoffe, prend en compte le monde même et change de direction, se décentre, se détourne d’elle-même et des effusions sentimentalistes et c’est alors l’énigme d’une profusion de sens, véritable sidération poétique qui prend le pas sur l’alchimie immanente au réel. L’énigme originale, celle de notre être-au monde, de l’incompréhension radicale d’être promis à la mort, suscite l’énigme poétique, énigme grevée du paradoxe d’être au monde sans y être pourtant. Le poète se meut ainsi entre le fini et l’infini. Le poème, comme le veut, Daniel Leduc, secrète l’énigme en tentant d’embrasser l’indéchiffrable.
La poésie n’est pas pour Daniel Leduc un simple épanchement du vécu, le signe ou l’aveu d’une mélancolie existentielle, mais le sens même de la vie. Dire la vie et ses tourbillons incessants, ses communions fragiles, ce va et vient perpétuel entre les choses et les êtres, et dans ce dire, dans cet attouchement, charnel tout autant que spirituel, — l’un n’allant pas sans l’autre, — la terre s’allie à l’étoile sans que ce contact ne perdure et ne se noue en une réalité tangible, qui deviendrait par là-même objectivable, sorte de corpuscule détectable par la science ou l’analyse scientifique.
Le réel est d’essence poétique et le supplément d’âme qu’offre le poème au réel n’en est que l’émergence discrète, le mode d’existence de nôtre être au monde. L’homme n’est pas au monde comme l’eau dans un vase, une pierre sur le chemin, l’homme n’est pas non plus un sujet séparé qui contemple le monde déjà là mais il est toujours affecté, toujours jeté dans le monde et l’éprouvant selon telle ou telle tonalité affective.

L’univers est un corps qui exulte et désespère. Nous y sommes des grains de beauté sur une peau de violence et d‘azur ; et la caresse des vents nous sème comme nous aimons la terre. Nous prononçons des mots et des tempêtes qui exaltent la nuit, le silence et l’aurore. Nous vivons de secret et secrétons l’énigme  
Ou encore : 
La nature est légende qui trace la vérité. Sous les feuilles d’automne, la terre écrit le roman de la virtuelle existence. Chaque particule de pierre renferme la tempête et le vent. La pluie secrète le sperme imaginaire, et les nuages apportent la parole au printemps. L’hiver murmure le poème sous la neige - avant que l’été ne le crie - aux infinis soleils.

          "Le livre des tempêtes"

Ainsi le poème n’est-il qu’un moment ou l’émotion atteint son paroxysme, dans l’illusion du toucher. Instant ou s’entrevoit la brève mais intense communion qui fait acte d’amour ne dure que l’instant d’une présence, d’un accord fragile, telle une corde qui vibre et entre en résonnance et s’emplit.
L’écoute du monde se redouble, et de l’obscurité indélébile qui double le visible, le réel se pense et pense malgré nous et en nous, et c’est peut-être l’une des originalités du poète, la réciprocité des choses et des êtres n’abolit pas le questionnement, n’abolit pas la conscience de notre finitude originelle. Le paradoxe demeure comme fondement du questionnement, de l’étonnement qui en résulte et peut-être de l’intensité émotionnelle à l’origine même du poème. 

L’amour est issu de la communion avec la terre et le ciel, en un sens panthéiste, le cosmos, mais aussi la terre des ancêtres, la source et la mémoire, l'émotion qui chemine de père en fils, qui s‘inscrit irréversiblement dans l’histoire et ses légendes, ses contes et ses mythes. Le poème nous conte, et tout  poème de Daniel est un partage de la parole. Bien sûr, nous l’avons vu, le désir d’un partage est à la fois la base et le sommet de l’art du poète. Le désir d’être avec tous, et de gouter à tout, dans une communion qui ne peut se révéler telle que le désir la voudrait.  

Dans la fraternité de l’aube
se conçoivent les étreintes du ciel et de la terre.
L’homme et la femme
s’apportent leur désir de naître en chaque
instant
L’oiseau fugace
épouse les formes du vent,
le nid de la tempête.
Les pas de l’insomniaque
résonnent encore dans le rêve des ondes.
La fleur fanée se dresse
Offerte à la lumière des ombres.
Tant que les mots écloront
sous la rosée de ton silence,
le monde sera le roseau qui se penche
par-dessus la clarté-
et par delà le sens.                                    

"Enseignement de l’aube." 

Le partage… signe de l’humanisme inhérent à cette poésie qui n’hésite pas à emprunter des chemins de traverse, de chanter d’autres visages que celui de l’alter ego, de chanter la finitude existentielle et l’impossibilité d’habiter l’autre, ou seulement de temps à autre, le temps de relancer le désir.
L’amour est la source, et le poète cherche inlassablement celle-ci, comme pour y naître ou pour y mourir. L’amour est ce que le poème invente aussi en l’imaginant, en liant les choses entre elles, en les célébrant. L’humanisme est porté à l’incandescence par le feu intérieur qui le ronge.
Daniel Leduc ne parle pas  pour lui-même, ne parle pas de lui-même mais de notre rapport intersubjectif au monde et avec le monde. Aussi est-il tout aussi bien l’autre en lui-même que l’autre qui le dit. Le monde qu’il poétise révèle l’amour qu’il projette sur les choses et le réel, — l’arbre son frère —, comme il dit dans l’un de ses poèmes, mais qui n’est autre que l’amour que les hommes ensemble portent aux arbres. Le réel devient amour démultiplié par l’amour que les hommes éprouvent entre eux. Le monde de vient matière à aimer l’homme…
La terre, ou la chair du monde, qui s’offre à la vision poétique est matière à aimer. Elle-même mais idéalisée, humanisée, transfigurée. Féminisée. On pourrait bien sûr jouer de métaphores à l’infini. Synergie, sympathie qui fusent entre les êtres et les choses. Circonvolutions indéfinies, infinies de l’autre et de soi-même. Sublimation de l’amour au travers de la nature qui elle-même en devient comme la source.
C’est ainsi que le poète est humble, ayant admis une fois pour toutes qu’il n’est pas lui-même l’origine unique de son art. Il est traversé, parlé, et il parle au nom de tous, au nom de tout ! Il n’est pas la source, aussi est-il toujours en voyage en quête de cette source qui ne peut s’épuiser puisqu’elle est comme le désir infini qui se démultiplie au contact de l’absence et de la finitude. Et puisqu’il est traversé, puisqu’il se situe à la fois à la source et au delta de son poème, (que l’inconscient qui s‘exprime à travers lui soit d’origine collective ou simplement individuelle, lié au désir freudien ou aux archétypes jungiens), l’émotion poétique est comme à son apogée car le poème devient le lieu, et le poète naît à lui-même dans cette alchimie qui s’éprend de lui qui le traverse, et lui donne la joie qu’offre une prodigalité de sens et de communion avec le monde.

Le poème est la communion de l’être à travers l’homme, et de l’homme avec l’homme ; à travers la prodigalité de sens qu’offre la vision poétique.  

Dans le mouvement des arbres
on aperçoit des danses de femmes
faisant l’amour
avec le vent
La nuit est solitaire
dans le regard de ceux qui revêt
A des corps envoutés
ce qui relie les gestes avec le monde
ce sont de simples mots
au bord des lèvres. De simples mots.
                                                                               "Poétique de la parole" 

 Corps d’une femme apparaît dans nuage
s’étire, disparaît dans le vent
souvent j’ai regardé des corps éphémères
sui traversaient la vie,
corps aléatoires
aux formes allégoriques :
respiration du temps.
J’ai vu la transparence réalité des choses —
et la nuit s’est éclairée
de ces feux qui s‘embrasent
dans la gorge du monde                                           "Poétique de la parole"  

Si l’amour est celui de toutes choses, du tout, dans sa profusion indicible, il passe par le désir, par la femme. Si le poème est émotion, il est ce qui violente les choses dans leur apparente solitude et mutisme. L’aspect féminin du monde est la consécration de l’amour que Daniel Leduc porte au monde, la projection de l’amour qu’il porte à l’être humain en général.
Mais une  nouvelle fois, et fidèle en ce sens à Bachelard, l’imagination poétique tire sa puissance de la terre. Le poème atteste la connaturalité de l’homme avec le monde, si elle est l’opération de l’autre en nous, de la femme l’image d’un cosmos naturalisé, ne devons-nous pas reposer le débat réalité/subjectivité et  considérer que le monde imagine en nous, ou ne s’agit-il finalement que d’une projection anthropomorphique sur le réel ?
« Ce sont, dit Bachelard, les éléments, le ciel et la mer, la terre l’eau, qui suggèrent nos rêveries fondamentales qui sont, dit-il d’une manière très expressive, les hommes d’imagination »
Ainsi l’imagination formelle, sans les mots, est purement privée de sa substance, il lui manque une dimension esthétique fondamentale. Les forces imageantes sont puisées dans la nature, en nous et hors de nous. On comprend mieux la formule de Bachelard, « l’imagination comme puissance de réveiller les sources. » Aussi la sexualité n’est pas esthétique en soi, elle ne devient poétique que par l’imagination du poète, rattaché à ses sources profondes, fécondation, naissance et vie, etc. 

                                                                   * 

Cet essai sur Daniel Leduc  a montré, je l’espère, à quel point le poète ne  se dissocie pas du réel qu’il n’exprime pas, mais dont il rend hommage. En insistant sur l’humanisme inhérent à son écriture, je crois que Daniel Leduc comme peu d’alchimistes du verbe sonde autant les profondeurs de l’âme humaine sans jamais tomber dans le pathos qu’il cherche dans le nomadisme poétique la trace de l’autre. Le poème est toujours un cheminement. D’ailleurs  la marche, le chemin, sont de thèmes récurrents chez ce poète. Les pas sont des mots, ou l’inverse. Notre quête du réel s’allie à celle de le traduire en images poétiques, non pas, nous l’avons vu pour le dire en toute objectivité dénuée de subjectivité, mais pour l’accompagner. Il n’y a pas là prétention d’être au plus près des choses, mais bien celle d’être du voyage. Qu’importe l’objectivité de ce qui est prononcé, le constat d’une impossible adhésion à ce qui est, la réversibilité entre le regard et les choses vues, du voyant et du visible suffit à reconsidérer le réel et la nature. Il n’y a pas de sujet sans objet et peut-être, mais là demeure l’énigme, d’objet sans sujet. La nature qui est dite par Daniel Leduc, nous l‘avons compris, traverse le réel et l’esprit qui cherche à la saisir. 

« Né d’un éternuement et d’une éclaboussure, je suis un monde qui ne tourne pas rond. Mes parents sont morts bien avant ma naissance, aussi ai-je vécu avant d’être en vie. Et je porte sur ma peau des milliards de brouillards d’électrons qui se font appeler Hommes. Et je porte l’amour et la haine, et leurs contraires, et leur saveur de fièvre et de poison. Mais je suis le Monde et l’espérance du monde. Et le jour est ma lumière ; et la nuit transmet mes vérités. L’enfant devient l’oiseau ; la femme devient le nid ; l’homme cherche la fragile éternité de l’autre – et sa propre espérance. Et je suis le monde, et l’espérance du monde Je m’offre à qui s‘offre en partage ; je me refuse à qui me nie. Je suis le monde ; le foyer du geste ; la geste du verbe. Et je me crée en me criant, en éructant la vie. »

 

 

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