PASSEUR D’ENTRE DEUX RIVES...


Réflexions sur la poésie de Max Alhau .


 

Accueillir la terre.

J’ai été frappé de découvrir au fil des lectures des poèmes de Max Alhau, un décalage constant entre l’homme et le monde, une lisière, voire un abîme, en tous cas une frontière invisible, un horizon, qui  loin de parachever notre désir de découvrir le monde en tous sens, transcende toute saisie et nous sublime. Impénétrable demeure, impossible assise, et qui cependant nous donne à être, et nous conduit au-delà de nous-mêmes, — notre quête étant, pourrait-on dire — l’incarnation furtive, éphémère d’une naissance, d’une renaissance parmi les offrandes d’une nature généreuse.

On peut lire dans l’un des nombreux ouvrages du poète Max Alhau ces belles lignes poétiques : Anonymes parmi les dieux, offrons-nous la chance d’un commencement, fut-il éphémère…

Le commencement, l’éternité, l’entre-deux, (s’il existe…), et l’homme comme étonnement perpétuel, comme dépassement de soi, qu’une lucidité extrême accompagne, celle de sa propre finitude face à l’incommensurabilité d’un monde qui n’a de cesse de se dévoiler inexorablement sans jamais nous offrir autre chose que des esquisses.

L’acte poétique, que symbolise la marche au travers du monde terrestre, est cette exigence d’aller plus loin, de ne jamais se contenter de ce qui est vu, appréhendé, senti, et de ne jamais s’en référer à sa seule mémoire. Comme le dit Max Alhau :

En nous aucun renoncement, le désir brûlant de longer les crêtes, de côtoyer les ravins. Pas d’autre exigence. Sans savoir déceler l’orage, parler de connivence avec ceux qui habitent dans des parages indéfinis et que les décrets n’atteignent pas, tel est le sens de cette quête…

 La clarté offerte à ses origines, la parole donnée au large l’emportent enfin…

 

L’homme poète progresse, inlassablement, apprend tout au long de son périple qu’il est inéluctablement étranger aux paysages qui se montrent à lui et se dérobent. Voyageur impénitent, sans possibilité d’arrimer en quelque lieu, sans escale possible. La quête poétique prend le visage d’un effleurement, d’une caresse, mais aussi de l’inscription accidentelle de notre être dans la matière secrète du monde, qu’accompagne la conscience aiguë de tout ce que notre quête a d’illusoire, d’éphémère, du fait peut-être de notre in-appartenance radicale à cet univers. D’un paysage à l’autre, on n’en finit pas de glaner quelques fragments épars du monde, et à l’instar d’un archéologue qui, au-delà de la quête inlassable de vérité historique, tente un contact avec un passé à jamais révolu mais qu’il pressent vivant sous ses doigts, le poète, lui, recueille pour sa part des images évanescentes, sa vision se démultiplie. Effervescence, au sens plein du terme, effervescence d’ersatz d’éternité, il nous faut recueillir ces fragments épars d’une nature qui, malgré son apparente immobilité, (scandée par le retour des saisons ou la circonvolution des astres), nous offre, au cœur même de son silence, de ses naissances renouvelées, un visage toujours vierge, que notre regard n’épuise jamais.
Ailleurs quelqu’un s’adonne/à des périples improbables/Le bleu alimente son regard/il ignore le terme du parcours/qui s’affranchit de ses distances
Celui qui marche/n’en a pas moins compris/le sens de l’immobilité.
Ou encore :
Un paysage suppose une nudité parfaite, une beauté sauvage comme celle d’un éclair giclant dans le ciel. A ce moment quand un paysage et un homme se rencontrent, ils s’adoptent en un signe de connivence muet et répété. Sous le sceau du silence.
 
L’œil qui recueille cet au-delà s’ouvre du même coup à l’infini. Et la terre, le monde déjà-là, est ce mystère qui frémit à chaque pas, —invitation au silence mais à un silence empreint de plénitude, et de réconciliation avec cette source vive en nous-même qui prend naissance dans la conjugaison de notre être et de cette terre qu’il nous faut accueillir sans cesse comme le plus beau des présents.
Celui qui dit : « j’habitai ce pays » a déjà déserté. Sa dernière chance, le premier brun de muguet lui ont été ravis. Un hiver bien trop blanc a creusé son corps et sa mémoire. Le visage qu’il dessinait s’est évanoui. Reste la fumée la cendre, nostalgique d’un feu ancien, et la perspective que laisse l’infini quand les yeux se ferment sur la terre.

Sous le sceau du silence, Rougerie.

          

Accueillir la terre n’est pas chose aisée, puisqu’elle est de toute éternité aussi en nous-mêmes, mais cette intériorité elle-même se définit dans le temps par une transcendance que la marche tente d’annuler, en dépit du paradoxe qui la constitue…

La réalité fugitive des choses n’affecte pas notre éternité quotidienne. Dans la succession des instants recomposés, nous nous rappelons la perspective d’une vallée, une plage rehaussée de lumière, un sommet étoilé de neige. Cette couleur qui impatiente les pierres. 

 

Il y a en ce sens rapport dialectique entre l’homme, le regard, et le monde qu’il franchit, la nature qu’il ausculte, mouvement dialectique qui ne s’achève heureusement pas, le conflit ne trouvant aucune réconciliation puisqu’il est arrachement perpétuel à soi, détachement du regard vers un horizon qui n’atteint que par instant une proximité qui se dérobe aussitôt …  Ainsi le monde est un terreau d’images, terreau et source d’une parole inachevée, l’homme y puise son inspiration et le voyage est pour ce nomade intérieur qu’est le poète, un univers infini et nu à la fois, qui ne se restreint à aucune linéarité simpliste, c’est pourquoi l’infinitude du monde naît également du regard que l’homme pose sur cet au-delà, cet autre qui l’enceint, l’enveloppe sans jamais dévoiler la magie qui l’anime.

 

Aussi le monde étonne, sa finitude est illusoire car elle ne se réduit pas à la distance à franchir, ni-même à un quelconque infini que délivrerait une perception immédiate, mais plutôt à l’infinitude en soi que recèle l’univers dans sa multiplicité,— incomplétude fondamentale que révèle la rencontre du regard et de ce qui est regardé… L’univers et l’homme (qui cherche à en découvrir la lueur), demeurent éternellement distants, non en raison d’une rupture originelle, mais parce qu’ils se nourrissent l’un et l’autre, et c’est pourquoi notre présence en ce monde, notre marche elle-même, loin de nous rapprocher d’une vérité, d’une compréhension, en accentue la distance, en nourrit l’infinitude. Le poète a compris que toute distanciation est irréductible, l’univers n’est pas un en-soi, n’est pas l’infini fermé sur lui-même, — le faux infini, — mais le rapport, la confrontation qui ne se résout pas. La marche, le voyage n’abolissent pas la distance, ils l’enrichissent. Loin d’aliéner notre présence au monde, ils sont les garants de cette profusion de possibles qui s’ouvrent à nous, garants d’une contingence originelle, source d’étonnement et d’humilité profonde…

Les conquérants de l’espace feront moins d’ombre à notre émotion que le vol d’un passereau. Nous avons pour nous éblouir, l’épure parfaite d cet essor ; le souvenir millénaire d’un acte sans cesse renouvelé et toujours définitif  Nulle autre saison

Cette terre que tu ne parviens plus à rallier, tu l’habites dans la distance la plus infime qui sépare le corps de ses pas. A la nuit montante.

 

Ce que découvre donc le regard se situe bien au-delà de la vision, comme un lointain qui à la fois enveloppe notre être, et qui ne peut être mis à nu, puisqu’il est paradoxalement au fondement de toute chose, — il est son propre mystère. La marche s’avère donc, comme la quête qu’elle symbolise, l’infini à la fois en nous et l’infini qui nous ceint. Elle est tout à la fois regard, écriture, mais aussi arrêt brutal, — instant,— et peut-être, alors, aveuglement, illusion tenace et réelle en ce sens qu’une fusion d’avec le tout s’avère alors du domaine des possibles. D’une proximité enfin atteinte ! Le poète ne le dit pas mais le laisse entendre.

Qui marche plus loin que ses pas atteint alors la transparence la plus pure. La mort se détache des mots, prenant acte de son éternité. Le fleuve souterrain déroute les géographies les plus secrètes : au-delà, le mirage l’emporte sur la réalité par d’invisibles détours. l’Inaccompli

Telle est la permanence des choses sur lesquelles chacun fait retour. De cet espace blanc que le saisons n’ont pas effacé, le temps ramène l’essentiel : l’image trouble d’un paysage détaché de ses racines, visible seulement de l’intérieur, sauvé pourtant de la noyade, flamme transfiguré que nul vent ne déporte. l’Inaccompli

 

Blancheur, — on pourrait songer à la page blanche, métaphore aisée, mais cette blancheur dont nous entretient Max Alhau est plutôt synonyme d’aveuglement, dérèglement des sens, éclair, —— de toutes façons lumière, si chère au poète, réconciliation avec on ne sait quelle pureté que l’écrivain dénonce aussitôt comme, illusoire, chimérique. Aveuglement donc qui favorise en même temps qu’il l’annule le contact d’entre les choses et nous, mais qui en appelle inévitablement au prolongement de soi dans un mouvement ininterrompu, passage d’une rive à l’autre, et qui projette l’homme en avant, dans sa quête sans fin. 

L‘écriture devient alors le moyen de retourner sur des chemins si peu visibles, d’emprunter des routes inconnues. …A jamais nous contemplons ce que le regard croyait avoir perdu et qui soudain nous éblouit !

     

Invisibilité, blancheur extrême, le monde se découvre donc, par petites touches que la mémoire, —  notons que celle-ci est au centre de la poésie de Max Alhau — a sitôt fait d’enregistrer, mais qui ne touche en rien à la réalité du monde, et n’apporte finalement qu’un réconfort passager. Mais qu’y aurait-il d’autre sinon que ce passage, ce mouvement qui découpe et retient ce que la mémoire dérobe en vain à ce corps lointain, fait d’images volantes, de fragments épars que l’homme, rassemble, rassemble…..

Ta mémoire se glisse sur les pierres sans rien retenir/ La neige t’enferme au défaut de l’ombre/ tu es le  descendant des convoyeurs de  rêves/mais tu ne rêves pas /Tu regardes la plaine incertaine/ en songeant à d’autres départs.

            Le bleu qui précède la nuit.

 

II— L’incomplétude retrouvée ?

S’il y a passage d’une absence à l’autre, il ne faudrait pas, nous convie le poète, nier tout ce qu’il y a de présence, de retrouvailles, de contacts éphémères, de sources d’éblouissement(s). Le voyage nous inscrit parfois au centre du monde, révèle des arrêts qui sont autant de célébrations de cette magie d’exister, — magie, alchimie, compréhension brutale, clarté au sein même de l’absence, étonnement encore une fois, naissance perpétuée, naissance de soi à chaque instant, re-naissance, et comme l’éclair qui est à la pleine lumière ce que l’instant est à cette éternité illusoire :

Il n’est d’éternité/ que dans le jaillissement/ du feu ébloui /à sa seule transparence. Passages. 

 

Union, fusion, oui, mais pas celles convoitées,— toujours décalées. Si quête il y a, cette quête élève l’homme infiniment au-dessus du simple tracé physique qu’il inscrit dans sa mémoire ou sur la terre, ce tracé linéaire, car c’est l’abîme mais aussi la plénitude, l’au-delà, éblouissement encore, rencontre, donc avec l’invisible qui se révèle à nous. Fulgurance, extase ! Densité, présence. C’est dans cet instant où le vide vient défaire nos certitudes, où l’absence vient parachever ce mouvement et révèle notre impossibilité radicale d’une proximité absolue, que naît l’espoir de glaner, de percevoir, des signes, de cueillir, recueillir, des allusions, des symboles, des images, — la vision se fait créatrice, elle supplée le manque. Le voyage transporte et devient lui-même, par delà son mouvement ininterrompu, le fondement, la source d’une profusion perpétuée de paysages… L’œil de l’esprit confond l’instant et l’éternité. Mystérieusement, le poète inscrit dans le temporel, ce qui ne dure pas, ce qui est de l’ordre de l’intemporel, de l’extase. Paradoxe magique, le mouvement en vient à révéler, ce qui, dans le terrestre, invite à l’ailleurs sans que cet ailleurs ne revête une quelconque réalité transcendante, une quelconque réalité surnaturelle, divine, ou platonicienne. Non, ici l’ailleurs serait plutôt de l’ordre de l’invisible invitation, mystère, tremblement, comme le chantent ces quelques lignes.

C’est peut-être à cet instant qu’à lieu la rencontre avec l’être refusé. Le corps se fond à l’invisible et l‘acte le plus soudain consiste dans le déchirement du jour et de la nuit : l’éblouissement  provoqué par ces pays est semblable au feu répandu dans la forêt….La mémoire du monde s’unit à celle du passant transfiguré dans sa marche. Les mêmes lieux

 

Le voyage est donc le lieu d’une renaissance perpétuée dans les stigmates, les cheminement infinis qui se déplient, se déploient au fur à mesure de la quête — le voyage est source d’éblouissements, de contacts, si éphémères soient-ils, et si denses. Le voyage  est à la fois le lieu du recueillement de symboles, la profusion d’images, de paysages jamais totalement découverts, mis à nu,  préservés ainsi de leur richesse infinie. Autant de points de rencontres, d’impulsions nouvelles, le cheminement poétique irradie, s’abîme en lui-même, se découvre. Les correspondances se démultiplient, et pourtant nulle réponse rationnelle, nulle rationalisation possible du monde, l’accord reste furtif, le rivage s’éloigne à la manière du mouvement de deux corps amoureux, l’espace qui sépare est aussi celui qui rassemble, qui appelle le rapprochement pour que naisse entre  les deux, un mouvement sans fin, sans cesse possible, un jeu, le jeu de l’être, dans l’être au monde.

 

Le corps sonde l’abîme, la feuille l’emporte sur l’arbre et le geste se déprend de la main qui l’ébauche./Est-ce l’approche de l’éternité que cette lueur brûlant au bout de la plage et que nul vent n’efface ?/La réponse se trouve à l’intérieur de la pierre où gît l’étoile. L’Inaccompli.

 

 

 

                                                             Patrick Raveau

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire