Lionel Ray
Comme un château défait, suivi de Syllabes de sable "(NRF Poésie /Gallimard)
Ici commence tout vertige/Tu
respires le vent et ses lointains/L’heure vide l’instant sans poids/ Alors la
nuit grave et sans contour/Comme une source de mémoire et d’encre/ Descend dans
le feu et le sang Illisible visage.
(Syllabes de Sable)
Entrer dans l’univers poétique de Lionel Ray, c’est
accepter le total dénuement de soi, la rencontre qui naît de cette proximité
toujours incertaine, à peine tangible, entre les choses et les êtres, entre soi
et l’autre, entre cet autre moi et le monde. C’est reconnaître qu’aucune
fusion, aucune unité n’est donnée, et que s’abîme continuellement le temps,
l’espace en nous — notre seule certitude étant celle du passage incessant, du
devenir de toutes choses, mais c’est également reconnaître que de cet
effacement de soi, naît l’étonnement, — le Poème, — le chant, qui à peine éclos
nous ramène à l’interrogation qu’il sous-tend.
L’homme de Lionel Ray, est celui qui prend conscience de n’être qu’un ersatz
d’éternité, si proche à la fois du non-temps et de l’intemporel, du rien et
cependant à proximité de tout ! Paradoxal dans tous les cas. Tels en
témoigne ces quelques vers extraits de « Comme un château
défait » :
Le froid te pénètre et
t’éveille,/tu es multiple et vide, te voici/dans les paroles éparses, dans un
vertige/Qui n’a pas de centre, tu n’es/personne, dispersé dans
l’absence,/Perdu, sans lieu, naufragé de quel/voyage, dans la fraîcheur
nouvelle/du plus vaste oubli.
Les poèmes de Lionel Ray ont cette particularité qu’ils
surprennent par leur concision extrême, et leur extrême lucidité. Le vertige
effleure à chaque lecture, il guette celui qui s’aventure dans l’expérience de
la quête de soi, le plus souvent propice à un retournement spectaculaire. En
effet, c’est en s’abîmant en soi que le poète découvre « un lieu » ou
tout du moins se rend visible, se rend présent au monde et rend présent ce
dernier. Les poèmes deviennent le vecteur d’une rencontre éphémère de soi avec
l’autre — mais l’autre n’est pas l’ami, l’amante ou l’univers, ni même
soi-même, il est ce qui passe au travers de chacun d’eux, et qui se fait
absence. Il y a dans chacun des poèmes un peu de soi-même et un peu de l’autre,
d’où l’éclatement de toute subjectivité. Les textes se font écho, et ce jeu
d’entre les syllabes, démultiplie la lumière que chacun retient en lui-même.
Ainsi résonne en filigrane la voix du Poème, à travers ce long chant morcelé,
fragmenté. Ici tout semble se perdre, mais aussi renaître à partir d’un foyer
invisible, le moi du poète. La voix qui hante ces poèmes, s’abîme en une
multiplicité de miroirs. Kaléidoscopique. Aussi le poète écrit-il :
ces flammes éteintes, ce
vent qui brûle comme paille/et toi, dans l’effroi de la foule/et la beauté
terrible de tant de miroirs
Si l’expérience intérieure la plus intime, ne révèle le plus
souvent que notre absence au monde, (l’illusion d’un presque rien que
retiendrait par la force des choses notre mémoire), celle-ci se voit doublée
d’une plongée hors de soi. Le foyer de notre être, absent à nous-même irradie
en quelque sorte, et du fond de notre béance, se révèle, énigmatique,
l’expérience du monde. Ainsi l’acte poétique est la
révélation d’une présence fragile, incertaine. Et si l’existence du moi
substantiel, qui valait comme certitude absolue, ne se reconnaît plus que comme
soupçon de présence, paradoxalement, le moi du poète, dispersé, annihilé se
trouve du même coup « transfiguré » au travers de ce jeu de miroirs
et gagne ainsi en profondeur ….
Comme
on glisse hors de soi/aux confins de la veille et du songe/on regarde une autre
demeure, un corps chantant / Qui est cet homme proche de toi/ si peu semblable
et pourtant ressemblant,/Dans le tumulte des soifs et des mondes,/ broyant le
grain des paroles,/cherchant la source brève, la présence sans nom ?
Et sans doute est-ce là toute la force du poème, toute sa
beauté que le mystère qu’il abrite et suscite, ce questionnement et cette
lumière sombre qu’il garde en lui-même, telle une ombre portée sur la clarté de
nos certitudes. Lionel Ray fait partie de ces poètes qui savent allier
l’émotion, le lyrisme et l’interrogation en une alchimie savamment maîtrisée.
Ecoutons-le encore :
Ce qui parle au bord du
bois, ce qui parle au bord/du gouffre et dans l’horloge et dans
l’effondrement/des heures, te ressemble/ce qui parle dans le feuillage des
consonnes,/dans l’encre des nuages, te ressemble/Ce qui parle dans la plaies et les fusils sanglants/dans les
crimes et les branches brisées / de la
forêt humaine, te ressemble…
Patrick Raveau
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