POETIQUE de PATRICK RAVEAU ou LA LUCIDITE DE L’ETRE
par
Daniel LEDUC
L’un des aspects
primordiaux qui caractérise la poésie de Patrick Raveau, c’est la concentration. En effet, qu’il s’agisse
de l’écriture, de la pensée, de la forme aussi bien que du fond, nous nous
confrontons ici à un tissage extrêmement serré, tissage de métaphores, de
réflexions, de concepts, d’aphorismes et d’étonnements qui ne cessent de se
renvoyer les uns aux autres et de nous interroger dans nos propres certitudes.
Il s’agit donc d’une
poésie bien plus réflective que narrative, une poésie qui ouvre, qui secoue,
qui bouscule même.
Attention à vous !
Ouvrir un livre de Patrick Raveau n’est pas innocent ; et si on l’est
soi-même (innocent), on ne le restera pas longtemps.
C’est le propre, me
direz-vous, de toute véritable création littéraire que d’agacer les neurones,
de les stimuler, et, pourquoi pas, de les bouleverser. En cela, Patrick Raveau,
sous un air faussement naïf, s’y entend. Et le commerce avec ses mots apporte
une grande richesse d’esprit : celle du mouvement du sens.
Au cœur de son écriture,
et de la parole qui l’accompagne, rien n’est jamais acquis. En bon philosophe
qu’il est, Patrick avance plus ou moins prudemment, mais toujours avec la
sagacité de la remise en question.
Il s’appuie, pour cela,
sur ses connaissances scientifiques, notamment en biologie, physique et
astronomie. Et il ne faut pas oublier que le poète se double d’un auteur
(excellent, soit dit en passant) de science-fiction.
Patrick a compris que la
poésie ne saurait se passer des sciences non plus que de la philosophie ;
et il rejette cette insupportable dichotomie que d’aucuns font perdurer à
propos de ces disciplines.
Non, le poète n’est pas un
doux rêveur : il en est le contraire. Sa démarche est faite de connaissance dans tous les sens du
terme, c’est-à-dire aussi bien rationnelle que sensitive – intuitive diront
certains – qu’émotionnelle et dialectique. Et j’ajouterai : ludique.
Car, si l’on jongle avec
les mots, ce n’est pas pour briller, mais pour cette beauté de la parole qui
met en évidence l’éclairement, l’éclatement du sens.
Si la polysémie est l’un
des facteurs essentiels de toute véritable poésie, elle remplit, chez le poète,
tous les champs de la conscience. C’est pourquoi ses textes, tout en ne se
laissant pas aborder de plain-pied, s’ouvrent sur des dimensions multiples, et
se déroulent dans plusieurs directions.
Le lecteur se trouve donc face à des strates qu’il lui revient de
fouiller pour trouver et se retrouver.
Mais le « je » en vaut la chandelle puisque le moi est éclairant…
« Eclair, je ne fus qu’éclair chanté à mes
lèvres
murmurepâle balbutiement d’or aux contrées des jours
où s’attarde et s’apprête la nuit
Le rythme de la parole va de paire avec celui de la pensée :
scansion subtile qui met en évidence le clair et l’obscur qui s’affrontent, les
mots vifs qui percent le mystère de la nuit.
Et cette nuit est-elle la mort, est-elle le
secret de l’origine, est-elle le non-dit, ce que l’on ne veut, ne peut ou ne
sait exprimer ? Est-elle, cette nuit
ce qu’est la vie elle-même : une interrogation ?Par la parole, le poète repousse les frontières, les abolit parfois.
« On écrit pour tenter d’écrire, pour basculer
d’un infini à l’autre » nous dit le poète. Et il ajoute
« Nous sommes, extension du silence, quantum
d’une voix inaudible en nous, et nous marchons sur les océans de notre
possibilité infinie d’être »
On pense, alors, à « l’Homme pluridimensionnel », à
« l’Homme sans qualité » puisqu’il en possède de multiples qui
s’ajoutent et se retranchent les unes aux autres.
L’Homme, cette phrase qui n’en finit pas de s’interrompre tout en se
prolongeant sans cesse…
" Et toujours le mystère comme vecteur de la
pensée, du désir de nous porter plus loin dans notre pèlerinage.
la question et son halo d'étoiles..."
Patrick Raveau, en bon philosophe, pose le doute comme affirmation de
soi, et son regard sur le monde, interrogatif s’il en est, n’en est pas pour
autant désespéré, encore moins nihiliste. Au contraire, il se met en position
d’accord au sens musical du terme, et cherche une harmonie dans le chaos
organisé des choses.
A ce stade, il est
primordial de souligner la profonde
humanité qui imprègne toute la poésie, toute l’écriture de Patrick. Plus que
d’humanisme, je préférerais, à son propos, employer le terme de fraternité. D’unisson, pour en revenir à la musique.
La poésie est, avec
l’amour, l’un des vecteurs de cette fraternité.
Illusion, me direz-vous,
dans notre monde d’inhumaine condition ? Mais l’illusion n’est-elle pas,
dans ce cas, le moteur du réel, et
l’utopie ne précède-t-elle pas, parfois, une certaine réalité ?
C’est à voir…
Alors, pourquoi parler de lucidité de l’être ?
Parce que l’espoir est une
lucidité au même titre que la désespérance. Parce que projeter son être en
avant est la même lucidité que de vouloir le mettre de côté. Parce que douter
est être lucide comme d’affirmer son doute, ou d’en douter. Parce que la vie
n’est pas une, mais une et son contraire, une et son complément.
C’est tout cela qui émerge
du poème, tout cela que nous suggère la poésie.
Patrick, dans cette pensée
subtile, navigue d’un bord à l’autre des divers continents. La Terre, les
étoiles, les autres planètes, tout est champ d’investigation, de réflexion au
sens où le miroir réfléchit la lumière.
Le poème favorise
l’élargissement du champ de la conscience. Tout à la fois, il emploie un mode
de pensée logique, extrêmement élaboré, il est une construction quasi
mathématique, quasi chimique — souvenons-nous de l’alchimie des mots — et cependant, et essentiellement (au sens de l’essence), il est un autre langage. Un langage que l’on ressent plus qu’on ne le
comprend, que l’on perçoit plus qu’on ne l’analyse, que l’on capte avec des
résonances infinies qui percutent ce qu’il y a de plus primitif en nous (cerveau reptilien) et de plus civilisé (néocortex).
Ainsi, le poème est-il une
combinaison — que l’on pourrait qualifier de moléculaire — une combinaison
d’affects, de concepts, d’imagination qui relève et de la peinture, et de la
musique, et du cinéma, et des sciences dites exactes, et de la philosophie, et
de tant d’autres choses encore.
La lucidité de l’être, indispensable à tout chercheur, est bien le
fondement de toute recherche. Sans elle, on s’abîme dans la mollesse, le
fallacieux, le sophisme, la débandade…
Et Patrick Raveau, dans
son esprit de rigueur (je n’ai pas dit de rigidité, au contraire) sait comment
aborder l’écriture : avec la souplesse des mots, avec leur entêtement
(essayez de faire dire à tel mot ce qu’il ne veut pas dire ?!), avec
aussi, les blancs, les marges, les espacements, les décalages, les retraits,
les frontières (de la page, par exemple) ; en somme, avec tout ce qui
constitue l’univers de l’écriture, en plein, ou en creux.
« Cette profondeur en nous, qui n’est autre
que l’abîme qui nous soutient, nous porte jusqu’à la mort,
comme le nageur sur l’océan,
rejeté, balancé et puis enfin, noyé. »
Nous voyons bien, ici, par
ce paradoxe — l’abîme qui nous soutient
— que la force du ressenti (émotionnel et intellectuel) provient de cette
logique des contraires, que la poète sait si savamment appliquer en utilisant
paradoxes, donc, mais aussi oxymores et autres formes d’oppositions.
Preuve d’un autre langage.
D’une autre approche de possibles vérités.
Même lorsqu’il emploie une forme aphoristique, l’assertion est rongée
de doute comme le fer, si solide, qui rouille sous la pluie.
L’univers est en mouvement. La pensée doit l’être aussi.
Et seules les « certitudes
distraites » de René Char « sont
nos fondations »
Pour avancer, il ne faut pas
avoir peur de reculer ; pour connaître, il faut ignorer
aussi ; et pour comprendre, il faut reconnaître
ses manques.
En lisant Patrick, nous avons conscience de l’humilité nécessaire à
toute écriture authentique. Plus grande est sa profondeur, plus petit s’éprouve le poète face au monde.
C’est là encore le paradoxe de la lucidité.
Lorsqu’il parle de la femme, le poète parle encore du monde dans son
ensemble. Il ne la dissocie pas de l’alentour, de la question de l’être et de
son origine.
"Sois l’autre lieu du lieu
l’autre de la lumière
et viens poser sur mes lèvres
l’invisible du monde
et le pain de ma terre"
La femme, qui est la quête
du manque, la part rêvé de l’impossible rêve, le mot que l’on cherche pour
compléter sa phrase ; le poète,
tout en connaissant les limites du réel, aspire à une transcendance mêlée
d’immanence, à une sensualité du corps et de l’esprit du corps.
Là encore, la lucidité est
active. Elle permet au poète d’exprimer de l’idéal tout en le confrontant à la
réalité.
C’est la part
philosophique du poème qui fait office de vigile, tel un œil aux aguets.
La maîtrise de l’écriture passe par là,
par cette vigilance qui n’admet aucune facilité d’aucun ordre. La maîtrise :
encore un mot musical.
« Sois/
le rougeoiement / du fond des regards/ Le feu où s’apaisent/les mains lourdes
d’argile »
Lyrisme : ce terme à la fois galvaudé et banni. Lyrisme :
c’est cela la musique que le poète
nous fait entendre. dans sa dénotation grecque de poésie chantée accompagnée
d’un instrument (à l’époque, la lyre).
Oui, les mots chantent, ils vont du grave à l’aigu, d’une octave à
l’autre ; ils grimpent des gammes jusqu’à l’absolu du son, du sens ; ils
s’associent avec d’autres mots — non écrits — que l’on perçoit en contrepoint
et qui forment le point sublime.
Le lyrisme, le vrai, loin
d’être une dissolution dans un pathos, resserre la structure du poème par le
fait qu’il a pour cadre une portée au delà de laquelle il ne saurait
s’inscrire. Lyrisme égale donc rigueur égale donc lucidité.
Et la boucle est bouclée — si tenté qu’il y ait boucle.
Car la poésie, particulièrement celle de Patrick Raveau, ne saurait
se laisser enfermer dans quelque contour que ce soit. Au contraire, c’est une briseuse de murs, une abolitionniste de
frontières, une insurgée qui a pour toute définition : aucune !
Patrick Raveau la connaît bien, cette insurgée, je le soupçonne même
de la connaître intimement. C’est bien pourquoi il faut le lire. Avec lui, avec
eux, vous serez en excellente compagnie.
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